Entry 'Imagination' by George Dumesnil
"L'imagination est la faculté que possède notre esprit de se représenter des images, indépendamment des impressions que fait en même temps sur lui le monde extérieur.
La source première et naturelle des images que notre esprit peut se représenter, ce sont les impressions extérieurs que nous avons éprouvées précédemment; [...]
A ce premier degré, l'imagination ne se sépare pas encore de la mémoire. Elle ne fait pas autre chose que de conserver la trace, l'image d'un passé qui fut un instant réel et qui n'est plus représenté qu'un elle. Cette mémoire imaginative n'est particulière à aucun de nos sens. On peut dire, en l'entendant ainsi, qu'il y a une imagination du toucher aussi bien que de la vue; elle enregistre, emmagasine et, au besoin, évoque les pensées anciennes aussi bien que les sensations disparues. Bon nombre de philosophes, dans les deux derniers siècles, n'attachent guère d'autre signification au terme d'imagination, et cela est important pour l'intelligence des textes qu'ils nous ont laissés. Ils y voient comme une faculté intermédiaire entre l'esprit et les choses, capable de saisir et de fixer les formes et les apparences du monde extérieur, participant de la fatalité à laquelle il est supposé soumis et suscitant aveuglément les représentations dont elle est la servile dépositaire. [...]
"Cette puissance extraordinaire qu'elle a de créer en quelque manière fait à la fois la grandeur et la misère de l'imagination. [...] en France depuis environ trois siècles, les exercises d'imagination tenaient une grande place. On enrichissait la mémoire des enfants avec beaucoup de passages des plus grands écrivains, puis on leur demandait de faire, à l'aide de ce fonds de connaissances, des compositions latines ou françaises dont ils devaient imaginer la forme et les détails, trop souvent aux dépens de la vérité et de la vraisemblance.
Aujourd'hui, la tendance évidente des maitres de l'éducation est de faire surtout appel aux facultés d'observation exacte. Cette tendance est excellente et justement inspirée par la science, qui fournit à la fois le programme et la méthode de l'éducation nouvelle. Toutefois il ne faudrait pal que l'élève fut réduit a un rôle passif et purement réceptif d'observateur. La pédagogie d'un pays libre doit faire plus que jamais appel à l'initiative, et, si les sciences doivent fournir les éléments de pensées solides, il doit y avoir pour l'élève un constant aiguillon d'activité dans des exercises ouverts à son ingéniosité originale, à son esprit de ressources, de trouvailles et d'invention, à ses facultés artistes de composition et de mise en oeuvre.
Si nous avons exactement décrit plus haut l'imagination, on a pu voir qu'elle n'est autre chose, en somme, que l'esprit en travail. Ainsi bien comprise, elle reste plus respectable, la plus haute et la plus précieuse des facultés humaines. Il ne faut que la régler par la raison, pour la préserver des folies. Investigatrice et créatrice, elle demeure l'instrument de toutes les inventions et de tous les progrès. C'est trop restreindre son domaine que de l'exiler dans le pays pourtant si vastes du rêve, de l'art et de la fantaisie esthétique. Elle ne se contente pas de découvrir toutes les formes ignorées de la beauté. C'est elle qui fournit au savant les hypothèses hardies qui seront demain la vérité. Il y a de l'imagination jusque dans la vertu et dans les combinaisons délicates qu'invente chaque jour le bien pour se répandre et demeurer discret.
Les enfants sont plu sensibles que les hommes aux fables de l'imagination poétique et narrative. Ils aiment les contes et non les moins merveilleux. Leur propre imagination les anime de couleurs d'autant plus vives qu'ils connaissent moins la réalité et sont moins disposés à juger des choses d'après cette mesure. D'excellents esprits se sont effrayés pour eux de cette disposition à se forger des chimères; ils voudraient, dès ce jeune âge, les préserver de toute illusion, en ne les instruisant qu'à l'école de l'expérience la plus positive.
Craignons plutôt de vouloir imposer à de jeunes esprits la psychologie de nos âmes désabusées. Le chef-d'oeuvre ode l'éducation n'est point de faire marcher les enfants à notre pas, mais de nous accommoder au leur, pour les bien diriger et les amener à nos fins. Sans doute il y a d'absurdes contes de nourrices et des superstitions qui ne devraient jamais infecter l'imaginations des enfants. Mais à côté de cela, n'est-il rien qui leur convienne dans l'admirable legs de la 'légende des siècles' et dans le livre d'or des romans où notre civilisation n'a cessé de se rafraîchir et de s'épancher? [...] L'enfance et l'antiquité sont deux âges primitifs qui s'entendraient parfois fort bien, si on leur ménageait un commerce plus aisé.